• La machine à voyager dans le temps existe. Elle a pour nom : journal intime.

    Ouvrez un cahier, découvrez les mots tracés au stylo-plume d'une écriture ronde et appliquée d'écolière et partez à la rencontre d'un personnage à la fois étrange et familier : vous-même.

     

     

    J'ai eu la curiosité récemment de tourner mon regard vers le passé, mon passé.

    Dans un placard, je suis allée chercher le carton contenant tous mes écrits personnels. Mon premier journal s'ouvre sur une date symbolique : le 14 juillet 1989. L'adolescente que j'étais alors a pris un carnet spécial (vous savez, ceux qui ont une serrure avec une petite clé), a saisi un crayon et a écrit ces mots :
    Je n'ai jamais réussi à tenir régulièrement un journal relatant mes pensées et ma vie. Cependant, j'espère que le présent journal verra la réussite de ce qui n'est encore pour moi qu'un rêve difficile à réaliser. J'espère pouvoir un jour revivre, jour après jour, une partie de mon existence grâce aux écrits qui en resteront. Je souhaite voir mes projets se réaliser et ne pas oublier d'écrire chaque jour à partir du 14 juillet 1989 les faits plus ou moins importants qui marquent ma vie.

    J'étais loin d'imaginer que je relirais ces phrases 30 ans plus tard.

    Ai-je réussi mon pari ? Oui et non. J'écris, c'est certain. Mais pas tous les jours. Ce journal a évolué au fil des années. Sa forme s'est modifiée pour devenir numérique. Son contenu aussi. À 14 ans, j'y relatais des petites anecdotes du quotidien. Puis l'adolescence est arrivée. Mon journal est devenu le confident de mes troubles intérieurs, l'ami qui recueillait mes secrets, la bouée à laquelle je m'accrochais parfois pour ne pas sombrer.

    Il y eut des périodes où je le laissais de côté. Je n'avais pas le temps d'écrire ou n'en éprouvais pas l'envie. Et puis, les forums avaient pris le relais. Ils étaient un autre vecteur pour exprimer par écrit mes tourments, mes joies et mes peines. Ils se sont succédé au fil du temps, sur des sujets aussi divers que la maternité, l'éducation des enfants, la simplicité volontaire, les troubles thyroïdiens, la lecture ou la pédagogie. Si j'aime les forums, qui sont des lieux d'échange et d'entraide, il faut bien reconnaître que les écrits que l'on y dépose sont volatils : aussitôt lus, aussitôt oubliés. Le journal intime a une force supplémentaire : il vous suit, toute votre vie.

    Oh, évidemment, arrivée à l'âge adulte, une fois ma vie "stabilisée", je me suis dit qu'il fallait arrêter. Consigner ses humeurs et ses états d'âme dans un cahier ou sur un écran me semblait être une habitude d'ado qu'il me fallait abandonner. Je n'en avais plus besoin, pensais-je. Je me suis donc lancée dans d'autres formes d'écriture : ce blog, les réseaux sociaux, l'écriture narrative de romans et de nouvelles.

    Actuellement, je reviens à mon journal et j'en reprends le cours. S'il a été un peu délaissé ces derniers mois, il m'apparaît aujourd'hui comme une habitude positive et saine, un moyen simple de poser par écrit le quotidien, d'analyser les situations sociales, de décortiquer les conflits, de mettre à distance les émotions négatives et de savourer pleinement les réussites.

    Et puis, il y a cet aspect formidable : le voyage dans le temps. Retrouver, le temps d'une lecture, la personne que vous étiez il y a 20 ans, n'est-ce pas une belle cure de jouvence ?

    J'ai relu cette semaine mes écrits de jeune adulte, de l'étudiante de 19 ans qui quitte ses parents pour aller poursuivre sa formation à 400 kilomètres de la maison familiale à la future maman de 24 ans installée depuis peu avec son compagnon. Cinq années de ma vie. Denses et troubles.
    J'avais oublié les souffrances d'alors, la solitude, l'importance de l'amitié, les doutes sur ma capacité d'aimer, la douleur des premières ruptures.
    J'avais oublié la charge de travail des études (j'ai eu jusqu'à 36 heures de cours par semaine), les examens ratés, les inquiétudes pour l'avenir, le spectre du chômage, les choix à faire pour l'orientation, la difficulté à trouver un stage, l'indépendance financière si pénible à acquérir, la recherche d'emploi.
    J'avais oublié les débuts tumultueux de ma relation avec l'homme qui allait devenir le père de mes enfants, l'oubli de soi, la dépendance à l'autre, l'envie de fuir, la passion qui enchaîne et aveugle, le bonheur d'emménager enfin ensemble.

    Ces pages se lisent comme un roman. Elles m'ont donné envie d'écrire à nouveau, de valoriser ces traces de vie éparses, de les organiser en un récit vivant, de les modeler pour y créer des personnages, de réécrire l'histoire pour lui donner un autre relief, de partager ces mots durs et magnifiques, tendres et douloureux, évidents et complexes.

    À l'image de la vie.



    Image : Joao Silas sur Unsplash

     

    Et vous, avez-vous tenu, tenez-vous un journal intime ?

     


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  • J'ai découvert Josef Schovanec en avril 2016, avec la lecture de son autobiographie : Je suis à l'Est ! (j'avais alors rédigé une chronique que je viens d'importer sur mon blog).

    Voici maintenant un autre de ses ouvrages, que l'on pourrait qualifier de "roman", même si ce terme serait ici très réducteur. Ses personnages créés à partir d'anecdotes vécues nous entraînent dans le monde des personnes avec autisme, un monde baptisé par Josef Schovanec du joli nom d'Autistan.

     

     

    Titre : De l'Amour en Autistan

    Auteur : Josef Schovanec

    Editions Plon - Novembre 2015

    224 pages

     

    Présentation de l'éditeur :

    Une immense mathématicienne, un bidouilleur informatique de génie, une passionnée d'art, un lecteur compulsif, un clochard céleste, un professeur excentrique... Chacun amoureux des langues, des nombres, des livres, des ordinateurs ou des couleurs, en autant de portraits, de visages et de récits dont les fils noués par l'auteur composent un monde et élaborent cette histoire si particulière de l'amour. L'amour en Autistan, ce pays fictif peuplé de personnes bizarres.

     

    Mon avis :

    L'érudition de l'auteur nous entraîne dans un monde complexe, auprès de personnages ayant chacun son domaine d'expertise et aimant s'attarder sur les détails. Chaque début de chapitre nécessite un temps d'adaptation, comme si on lisait un texte écrit dans une langue étrangère. Mais le charme opère et on voyage avec plaisir et curiosité dans l'univers (ou plutôt les univers) si particulier(s) de Gabriel, Sixte-Henri, Debbie, Jessica et Sonia.

    Entre traité philosophique, roman, essai sur l'autisme, conte... ce livre atypique, inclassable, nous fait découvrir la logique mathématique, le chatoiement des tissus, la programmation informatique, les langues anciennes, les cultures africaines... Chaque personnage a sa propre voix (et sa propre voie), ses difficultés sociales, ses stratégies pour s'adapter au monde quotidien et en supporter les stimulations trop fortes, les êtres humains trop présents, leur manque de logique...

    L'Amour apparaît ici comme une ouverture sociale : accepter l'autre, découvrir celui qui vous ressemble, comprendre sa singularité... Mais le contact est presque impossible pour ces personnages emprisonnés dans leur handicap, qui ne semblent pas éprouver de sentiments, qui ne savent pas, ne peuvent pas. On en souffre avec eux.

    Alors l'Amour s'exprime autrement, dans sa dimension intellectuelle et culturelle. Découvrir d'autres milieux de vie, voyager, s'instruire... pour comprendre le fonctionnement du monde. Et aller à la rencontre de soi-même.

    Petit bémol : j'avoue m'être parfois perdue dans les chapitres, qui se croisent, se mélangent, se brassent en une foule de détails. L'intrigue a manqué pour moi de linéarité : les fils directeurs sont noyés dans les descriptions liées aux intérêts spécifiques de chaque personnage (je me suis par exemple demandé d'où venait ce collier en or qu'un des personnages restitue à l'autre, et j'ai dû retourner en arrière pour voir qu'il avait été mentionné dans une courte scène d'une dizaine de lignes seulement). Le narrateur change à chaque chapitre, avec une alternance entre narrateur interne et externe, qui ne facilite pas le repérage.

    Après avoir refermé ce livre, il reste un goût amer. L'Amour a-t-il un sens pour une personne autiste ? Cette quête (si elle existe) peut-elle être couronnée de succès quand on est atypique ? Ces personnages goûteront-ils un jour au bonheur ? Les dernières pages du livre sont bien pessimistes. Je me suis attachée à Gabriel, Sonia et les autres. J'aurais tant aimé qu'ils soient heureux... Mais la vie n'a rien d'un conte populaire et ce livre, bien plus riche qu'une romance avec une banale happy end, nous fait réfléchir sur l'Autre, la différence, le handicap, la richesse des cultures... N'est-ce pas là l'essentiel ?

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    Petit complément à cette chronique :

     

    Dans cette vidéo, Josef Schovanec présente son livre et en parle bien mieux que je ne viens de le faire. Il le décrit comme un "petit exercice de rédaction", un "jeu de lego à partir d'anecdotes réelles".

    Il montre la richesse des personnages, qui représentent différents profils de personnes avec autisme. Chacun s'exprime d'une façon différente, avec un style qui lui est propre, lié à un apprentissage particulier de la langue quand il était enfant. Mais ils ont en commun cette difficulté à réagir face aux émotions, cette anxiété lors de situations sociales imprévues, qui les conduit souvent à fuir pour se préserver.

    Josef Schovanec nous invite à prendre en considération l'existence d'autres types d'êtres humains car il n'y a pas une seule façon d'être humain. Et rappelle l'importance de son engagement de saltimbanque de l'autisme, comme il le dit lui-même :

    J'essaie d'être militant, on ne peut pas dormir tranquillement le soir si on ne fait rien quand on voit la détresse immense de tant de familles des quelques 600 000 personnes autistes en France.

     


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    Titre : Je suis à l'Est !

    Auteur : Josef Schovanec

    Editions Plon - Novembre 2012

    250 pages



    Présentation de l'éditeur :

    Le premier témoignage d'un autiste français qui a accepté de nous ouvrir les portes de son monde intérieur.

    "Je vis avec l'autisme", écrit Josef Schovanec, soulignant ainsi ce qu'il considère plus comme une qualité que comme un handicap. Ce voyageur passionné des civilisations anciennes maîtrise une dizaine de langues, est diplômé de Sciences Po et possède un doctorat en philosophie. [...]


    Mon avis (avril 2016) :
     
    Avec sensibilité et humour, Josef Schovanec nous fait découvrir son parcours : de l'enfance où il était persécuté dans la cour de récréation par des camarades qui ne le comprenaient pas (et qu'il ne comprenait pas non plus) à l'étude de plusieurs langues étrangères, en passant par Sciences Po où il semble avoir atterri presque par hasard, puis à un doctorat.

    Ce témoignage nous montre la difficulté, pour une personne autiste, de comprendre, d'assimiler puis d'utiliser tous les codes sociaux qui semblent être évidents pour n'importe quelle personne "ordinaire" : dire bonjour, tenir une conversation lors de moments d'attente, prendre le taxi, parler au téléphone...

    J'ai retrouvé ici les mêmes difficultés sociales que dans le livre J'ai tué papa de Mélanie Richoz, ouvrage de littérature jeunesse qui raconte le quotidien d'un enfant autiste.

    Mais Josef Schovanec va plus loin. Il dénonce certaines discriminations, remet en question le fonctionnement des associations, s'interroge sur la prise en compte du handicap et la normalité, critique les psys et les médicaments donnés souvent à tort et/ou en excès aux personnes autistes...

    C'est un livre très riche, très dense. La qualité des chapitres est variable, l'écriture est parfois complexe (phrases longues et références culturelles que je n'ai pas toujours bien comprises), mais cela reste un témoignage fort, qui nous sensibilise à la vie des personnes "avec autisme" pour nous amener, espérons-le, à porter un regard plus ouvert sur le handicap.
     
    A la fin de mon année de grande section, tout le monde à commencer par la maîtresse, voulait que je redouble parce que je n'avais pas du tout les compétences requises pour passer en CP. Rétrospectivement, je me dis que si on avait attendu que je les acquière, je serais peut-être encore en grande section ! On peut savoir lire et écrire, se passionner pour les différentes espèces de moisissures, et être incapable de jouer au cerceau avec ses camarades.
    Aujourd'hui, dans mon for intérieur, je ne me considère pas comme diplômé de Sciences Po. Il faut l'afficher parfois sur les labels. Mais que faire ? Moi, c'est Josef. Le fait que je sois ou non diplômé de Sciences Po ou d'un autre établissement, c'est comme avoir ou non un mouchoir dans la poche. Il se trouve qu'il est là, mais on ne se définit pas par rapport à lui. On ne voit pas de l'extérieur qu'il est là. Il peut tout au plus servir, en cas d'urgence sociale, à évacuer le fiel.

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    Pour découvrir un autre livre de Josef Schovanec, suivez ce lien : De l'Amour en Autistan

     


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    Peut-être avez-vous déjà joué au jeu du portrait chinois ?

     

    Si j'étais un chiffre...

    je serais le 7. Il avance, léger et aérien, en équilibre sur un fil invisible ou sur la ligne d'un cahier. J'aime son écriture manuscrite, qui lui ajoute deux bras pour le stabiliser. Je le choisis souvent pour les jeux de hasard et il apparaît dans les dates de naissance de mes enfants.

     

    Pour découvrir mon portrait chinois et en savoir plus sur ma nouvelle Bal du 14 juillet, rendez-vous sur le site de l'Indé Panda, où ma deuxième interview vient d'être publiée : Interview Zia Odet #2

    Vous comprendrez alors pourquoi cet article est illustré de pommes.

    Et si vous avez 3 autres minutes de lecture à me consacrer, je vous invite à découvrir mon texte court sur la difficulté d'être mère : Nino pleure sur Short Édition. Il a besoin de vos votes pour remonter dans le classement du Grand Prix Hiver 2019.

    Merci !

    Image : Tim Mossholde sur Unsplash

     


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    Titre : Leurs enfants après eux

    Auteur : Nicolas Mathieu

    Éditions Actes Sud - Prix Goncourt 2018

    425 pages

     

    Présentation de l'éditeur :

    Août 1992. Une vallée perdue quelque part à l’Est, des hauts fourneaux qui ne brûlent plus, un lac, un après-midi de canicule. Anthony a 14 ans, et avec son cousin, ils s’emmerdent comme c’est pas permis. C’est là qu’ils décident de voler un canoë pour aller voir ce qui se passe de l’autre côté, sur la fameuse plage des culs-nus. Au bout, ce sera pour Anthony le premier amour, le premier été, celui qui décide de toute la suite. Ce sera le drame de la vie qui commence. [...]

     

    Mon avis :

    S'il fallait qualifier ce roman en deux mots, je dirais que c'est du Zola contemporain. Entre drogue, alcool et sexe, Nicolas Mathieu brosse le portrait au vitriol d'adolescents désabusés dans la France des années 90. Il choisit pour cela trois profils différents, trois familles ordinaires dont les enfants vont se croiser au fil de l'histoire pour nous faire découvrir la réalité de cette époque, dans une région sinistrée, comme les mineurs de Germinal.

    On trouve ici Anthony et son cousin, fils d'ouvriers, adolescents qui tuent le temps comme ils peuvent en fumant des joints et en draguant les filles. Hacine, dealer qui cherche son identité entre la France et le Maghreb, partir, rester, vivre ici ou là-bas, trafiquer, devenir riche, peut-être. Steph et Clem, les deux copines inséparables, issues de milieux favorisées, prêtes à tous les excès pour s'éclater tant qu'il est encore temps, avant de passer le bac, de faire des études, par contrainte familiale ou simple envie de sortir du marasme.

    C'est donc l'histoire de ces jeunes qui vont se croiser, se chercher, s'effleurer, se baiser, se battre, avec une rage désespérée, une brutalité parfois bestiale. La coupe du Monde de 98 viendra apporter un peu d'empathie et de rêve dans ce monde hostile, violent, où l'espoir n'a pas sa place. Certains, parfois, tentent de s'en sortir, osent la sobriété pour vaincre leur dépendance à l'alcool, y croient, font des projets et trébuchent à nouveau pour retomber encore plus bas. On ne peut s'empêcher de songer au couple de l'Assommoir, Gervaise et Coupeau, dont la vie bascule après un accident.

    Ce roman naturaliste est noir, glauque, désespéré. Mais l'écriture est ciselée, lumineuse. J'ai aimé ces phrases bien construites, ce rythme maîtrisé, ce mélange inattendu de lexique littéraire et d'argot.

    Malgré l'ambiance déprimante, les personnages sombres, les vices récurrents, j'ai apprécié cette plongée au cœur des années 90, ces détails qui font sourire, une chanson, un homme politique, une émission qui nous ramènent plus de vingt ans en arrière. Certains éléments m'ont mis le doute (le mot tsunami était-il déjà employé à cette époque ?), certaines scènes m'ont dérangée par leur acuité, la couverture ne ressemble à rien mais ce roman est une découverte que je ne peux que conseiller à qui aime les peintures sociales, les anti-héros du quotidien, les personnages résignés qui tentent d'échapper à leur condition avec une maladresse touchante.

     

    Citations :

    L'alcool, à force, devient un organe parmi d'autres, pas moins indispensable. Il est là au-dedans, très profond, intime, utile à la marche des affaires, comme le cœur, un rein, vos intestins. En finir, c'est s'amputer. Patrick en avait chialé. Il avait crié la nuit. Et passé des heures dans son bain brûlant à claquer des dents. Et puis, après deux mois de migraines, de courbatures et de suées nocturnes, il s'était réveillé un beau jour, sevré. Tout avait changé, même son odeur. - Page 206

    Au fond, ces transhumances épisodiques, le fameux chassé-croisé, faisaient office d'immense unificateur. Dans l'amer retour au bercail, dans la nostalgie des soirées sur le port et le regret des platanes, des millions de citoyens en short se jouaient une fiction bien plaisante d'homme libre. Il se créait là plus d'identité française qu'à l'école ou dans les isoloirs. - Page 307

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     Nouveau sur le blog  : un index alphabétique des chroniques de lecture déjà publiées (pour y accéder directement à partir du menu, cliquez sur la rubrique Lectures).

     


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